Interview - Inès de la Fressange, archétype de la Parisienne

Un guide aux allures de scrapbook sous sa couverture de moleskine rouge sang‚ un missel bourré d'adresses et de précieux conseils à emporter dans le sac. Une bible un poil snob et tordante co-écrite avec Sophie Gachet journaliste à Elle‚ censée faire de nous des parisiennes averties.

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Interview de la Parisienne par Paquita Paquin.

20 ans après avoir cessé d'être l'égérie de Chanel tu défiles à nouveau pour la maison‚ tes impressions ?

Ça me terrorisait‚ autant avant‚ il y a 20 ans‚ j'en avais rien à faire. Mon truc c'était jouer les dilettantes‚ faire ce que les autres ne faisaient pas : sourire‚ m'asseoir avec les journalistes‚ défiler avec mon chien‚ mon appareil photo‚ mon édredon ; c'était facile. Cette fois je me suis dit : "mais qu'est ce que cette vanité qui m'a poussée à dire oui !" J'étais un peu crispée surtout qu'aujourd'hui les défilés sont plus sérieux. Heureusement d'entrée‚ les gens ont applaudi très fort et‚ sans fausse modestie‚ je ne crois pas que ce soit pour moi mais pour le souvenir des années créateurs‚ quand on se battait pour entrer chez Kenzo‚ Mulger ou Gaultier‚ je suis sûre que l'image Chanel/Inès rappelait aux journalistes les années 80. Ça faisait "madeleine de Proust"‚ les têtes étaient réjouies‚ sympathiques comme si une vraie complicité nous liait.

Ce fut une proposition de Karl ?

Il m'avait d'abord demandé de faire les photos pour la campagne de pub‚ j'avais accepté en me disant qu'une photo‚ ça se retouche et puis il m'a demandé de faire une apparition au défilé et j'ai répondu oui. Pour les essayages chez Chanel cela me faisait déjà quelque chose de retourner rue Cambon. Karl m'a fait une robe pratiquement couture… les plis religieuse‚ c'est quand même ce que fait de mieux Chanel. C'est l'une des rares maisons au monde qui sait faire ça.

Le public a été tellement sympathique… Aujourd'hui pendant les défilés‚ les gens twittent‚ envoient des mails‚ prennent des photos avec leur téléphone‚ ils n'applaudissent qu'au final. Là‚ dans le Grand Palais‚ c'était comme une "ola". J'avais l'impression que les journalistes de mode fêtaient une évocation de leurs années "mode des créateurs"‚ celles d'avant les années "mode des hommes d'affaires". Grace Coddington ou Suzy Menkes‚ tous les défilés qu'elles ont dû voir! Et toi‚ tu en as déjà vus pas mal… Il leur faut un certain degré de passion pour continuer‚ il faut qu'elles l'aiment la mode !

Chez Roger Vivier‚ tu es directrice ?

Non‚ je ne suis rien‚ j'ai refusé un titre car au début je me voyais bien présidente mais Kiejmann m'a dit : "Tu sais qu'une présidente c'est responsable. Est- ce que tu as vraiment besoin d'un titre ?". J'ai créé un travail qui ne se définit pas vraiment‚ je ne suis pas attachée de presse‚ pas gestionnaire‚ ni commerciale‚ ni décoratrice‚ je ne fais pas de communication‚ pourtant je m'occupe de tout cela tous les jours.

L'image repose sur toi tout de même ?

Je décide au quotidien dans plein de domaines et je décide de la stratégie à long terme‚ ce nouveau métier c'est un peu "bouffon du roi". J'ai la parole libre ce qui est très appréciable dans une grande structure - car le groupe Tod's en est une -‚ même si Roger Vivier n'est encore qu'une petite entreprise. Avoir un regard extérieur et une parole de française qui ne mâche pas ses mots et qu'on accepte‚ c'est ce que j'appelle faire "la Inès" !

Quelles sont les réalisations dont tu es fière chez Vivier ?

Je désirais retrouver le goût extraordinaire de Roger Vivier qui mélangeait les meubles vintage‚ le XVIIIe‚ les vieilles pierres avec le contemporain‚ le design. "Tout ce qui est beau peut cohabiter" disait Vivier et moi j'aime bien les mélanges. Nous faisons le décor avec Christian Sapet‚ qui‚ dans son jeune âge‚ allait chez les antiquaires avec Vivier. Je préférais une identité très forte au risque de déplaire et cela a commencé dès l'ouverture avec un tapis zèbre au lieu du traditionnel tapis rouge‚ en rupture avec une boutique impersonnelle toute en verre et miroir.

J'ai toujours été persuadée que le luxe n'a pas besoin d'être coincé. La créatrice Elsa Schiaparelli mettait un scooter et du linge qui sèche dans ses vitrines place Vendôme et c'est ce qui fascinait Andy Warhol. Quand Bérard faisait des vitrines‚ c'était plutôt rigolo‚ gai‚ enlevé : c'est l'histoire même du luxe. Le luxe figé‚ c'est le luxe revu par les américains. Est-ce que Poiret ou Madame Lanvin faisaient des choses de bon goût ? Ça n'était pas leur préoccupation. Cette histoire de bon goût m'a toujours embêtée.

Comment est venue l'idée de ce livre‚ La Parisienne ?

On me demandait sans arrêt des adresses‚ comment s'habiller‚ quelle crème de nuit choisir‚ les caractéristiques de la parisienne‚ de la française… Et moi je répondais : "les Italiennes suivent un peu plus la mode‚ les Américaines ont de très beaux cheveux‚ des ongles impeccables et les soignent bien plus‚ elles achètent énormément. La Sud-Américaine est très élégante.". Et je pensais en moi-même : les parisiennes‚ les françaises en général‚ nous gardons nos vêtements d'une saison sur l'autre‚ on mélange un truc du Monoprix et un truc de chez Céline. Et puis on n'essaie pas de suivre à tout prix la tendance. On est au courant‚ mais pas fashion victim. Regarde‚ toi : des souliers de la saison‚ un pantalon de l'an dernier‚ un haut que tu porteras encore l'an prochain‚ un bijou ancien avec un look moderne. Cela nous paraît complètement évident mais ne l'est pas forcement pour une étrangère‚ alors c'est ça que j'ai voulu disséquer‚ parce que dans le monde entier on me parle de la parisienne‚ même si‚ à Paris on s'en fout complètement.

Parle-nous de la collaboration avec Sophie Gachet.

Avec Sophie‚ qui fait les "fashion police" dans Elle‚ on prenait le petit déj à côté de l'école de nos enfants. Je lui racontais que j'aimerais bien faire un guide d'adresses‚ car‚ tous les jours ici on imprimait des adresses aux demandes des nos amis étrangers. Diego della Valle‚ entre autres‚ disait à ses copains : "Allez demander à Inès ! ". Alors on a des listes toutes faites : décoration‚ enfants‚ hôtels… Quant au mélange d'adresses et de conseils‚ ça vient de la maison d'édition‚ car les anglais ont tout de suite été intéressés par un "Guide to Style" : pas uniquement les adresses mais aussi les recettes et le profil de la parisienne.

Et ça part dans tous les sens‚ les fleurs‚ les rendez-vous d'amoureux‚ le dîner chez Inès que j'adore…

Pour un dîner‚ je fais toujours du poulet‚ c'est par flemme ! Et puis je ne suis pas la banque Rothschild. Ce qui me paraît évident ne l'est pas pour tout le monde. Les gens me disent "tu dois avoir plein de vêtements"… eh bien non! J'ai pas la place‚ et puis c'est très angoissant d'avoir trop de choses. J'en ai juste un petit peu plus que la moyenne parce que c'est mon métier. Mieux vaut ne pas avoir trop des choses mais des valeurs sûres : un pull marine col V‚ pour les gens‚ c'est pas rigolo à acheter‚ et pourtant ça donne bonne mine et ça vous va bien. Étonnamment‚ c'est quand tu travailles dans la mode que tu le sais.

Je te trouve également très fan du jean blanc…

Oui‚ avec un jean blanc court et porté sur des ballerines vernies noires‚ tu as à la fois le côté confortable du jean et le côté "habillé" du blanc. Ça fait un peu : "j'ai fait un effort !".

C'est troublant comme ta fille Nine photographiée dans le livre a pratiquement la même silhouette que toi !

Elle est mieux‚ elle a des nibards‚ elle!

C'était évident de lui faire incarner la parisienne ?

Je ne voulais pas que ce soit comme un vrai mannequin‚ ni que ce soit comme des photos de mode. Ma démarche était différente et visait à illustrer des petits trucs pour vous sauver le quotidien. Ce livre étant appelé à durer un peu plus qu'un magazine‚ je ne voulais pas choisir un top model. Mais d'un autre côté‚ c'est plus agréable que ce soit une jolie fille avec de la personnalité et que le photographe ne soit pas non plus amateur. Les choix de Benoît Peverelli et de Nine étaient parfaits.

Elle s'est amusée ? Songe-t-elle à en faire un métier ?

Pas spécialement‚ on n'arrête pas de lui proposer des campagnes de publicité mais elle refuse. Nine est un personnage‚ elle me dit : "Maman je me suis inscrite en grec ancien‚ ça t'embête pas ?". Je me dis qu'à 18 ans‚ elle fera peut-être une grande campagne pour s'acheter un studio mais pour l'instant elle n'a pas envie d'être différente de ses copines. Ces photos‚ c'était juste un service rendu à maman. Violette‚ la cadette‚ en revanche est imbattable‚ elle vit pour la mode‚ elle voit tout‚ et repère même les imitations des souliers Roger Vivier.

Tu étais légitime en Marianne en 89‚ et te voilà désormais l'archétype de la parisienne.

Dans un sondage du Figaro‚ l'an dernier‚ je figurais au milieu de noms très prestigieux d'actrices et de célébrités‚ toutes plus jeunes que moi. Étonnamment‚ j'ai été élue "la" Parisienne. Encore en 2009‚ je recevais la Médaille de Vermeil de la ville de Paris. Une espèce de concours de circonstances improbable pour quelqu'un‚ qui‚ comme moi‚ a une mère argentine‚ une grand-mère colombienne‚ du sang tchécoslovaque et polonais. Ma théorie‚ c'est que les parisiennes sont souvent des provinciales ou des étrangères qui ont beaucoup rêvé de Paris. Moi‚ j'ai été élevée un peu à Mantes-la-Jolie‚ et ça n'est pas du tout le 7ème arrondissement !

Le nombre de fois où tu dis que tu aimerais garder cette adresse secrète‚ eh bien‚ pour Puretrend‚ rajoute-nous donc une adresse que tu n'as pas voulu mettre dans le guide !

Tu remarqueras qu'il y a beaucoup d'adresses Rive Gauche parce que j'habite la Rive Gauche. Ce guide est totalement partial. Tout-à-fait hors guide et pour Puretrend‚ il y a La maison Perrin‚ en étage‚ 29‚ rue des Petits Champs. Si tu as un cachemire trop long que tu veux faire couper‚ une robe de chambre déchirée‚ un trou dans un vêtement fétiche‚ cette maison sait tout raccommoder à l'ancienne.

Il y a ces mots récurrents : "must have"‚ "it bag"‚ "fashion faux-pas"…

Je trouvais ironique d'introduire autant d'expressions anglaises dans un livre sur la parisienne‚ en fait c'est une façon "girly" de parler‚ un peu comme dans le journal Elle. Avant‚ il fallait choisir entre être Simone de Beauvoir ou Brigitte Bardot. Aujourd'hui‚ la parisienne a le droit d'être profonde‚ engagée avec beaucoup d'âme et en même temps frivole avec des conversations rouge à lèvres. Mes copines de 35-40 ans sont comme ça‚ contrairement à celles de 60 ans‚ qui‚ elles s'engagent‚ discutent et ne disent pas trop de conneries. Elles n'iront pas regarder des séries américaines‚ ni ne s'extasieront devant Jean Dujardin alors que mes copines de 37 ans alternent le sérieux et le léger… et j'aime leur compagnie.

"Ne jamais être mièvre"‚ qu'entends-tu par là?

Être "culcul"‚ mignon‚ "kawaï"‚ chou‚ "choupinet" : ça n'existe pas chez la parisienne ; on s'attache plutôt à rendre le truc rock and roll‚ plus Patti Smith que Paris Hilton. C'est un peu l'obsession de la française de vouloir avoir l'air intelligent‚ je sais pas si c'est bien ou pas… Il faut aussi avoir une part de frivolité‚ de légèreté quand on lui dit : "elle est bien ta veste" la parisienne ne va jamais répondre : "merci‚ c'est gentil"‚ mais : "elle est vieille‚ je l'ai depuis toujours !" Il y a un peu ce côté "n'allez pas penser que je passe ma vie à faire du shopping.".

 

La Parisienne par Inès de la Fressange et Sophie Gachet‚ aux Editions Flammarion.

Et découvrez en images sur Puretrend‚ le guide de la Parisienne.

 
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